« Fêtes de famille : réjouissance ou souffrance ? » – Introduction

Le Café Psy du 05.12.14 

Jeudi dernier a eu lieu le lancement du Café Psy. Voici la présentation du premier thème, autour duquel les échanges ont été riches, sincères et de qualité.

Norman-Rockwell-Thanksgiving-thanksgiving-2927689-375-479A l’approche des fêtes, nous entendons nos patients, nos amis, nos collègues se plaindre des fêtes à venir. Il semble régner un climat contrasté entre la tentation – et l’injonction – de la réjouissance, et la survenue d’une certaine souffrance, ou à tout le moins des signes, des mots et des expressions qui s’apparentent à la souffrance.

Injonction de réjouissance parce que dans notre culture, ces fêtes passées en famille sont censées être un moment de joie et d’amour. Pour les chrétiens, elles sont aussi un moment de paix et de partage. Les rassemblements familiaux se veulent souvent une démonstration vivante de cet axiome : « nous sommes une famille merveilleuse, nous nous chérissons tous, c’est fantastique. »

Mais alors, pourquoi les fêtes suscitent-elles une appréhension aussi diffuse qu’indéfinissable ? Parce qu’on est dans le fantasme. Le souvenir des Noëls d’enfant ne passe plus le cap du réel d’aujourd’hui et, confusément, on le sait. A Noël, tout doit être beau et parfait. On doit s’aimer, se faire des cadeaux et être content. L’un des membres de la famille s’est mis en quatre pour préparer un repas généralement très compliqué et coûteux. On ne se sent pas le droit de gâcher la fête.

La famille incarne, dans l’imaginaire, un îlot de confiance, un refuge. Toutes images issues de l’enfance. Et du mythe. Or ce n’est pas vrai : la famille est surtout un lieu de pulsions, de rivalités, d’enjeux de places, de frustrations et de rancœurs, qui sont aussi tenaces que les images de bonheur. Tenaces, précisément parce qu’elles viennent de l’enfance et sont profondément ancrées en nous.

C’est cette ambivalence qui crée le malaise. Et comme nous ne nous donnons pas le droit de l’exprimer ouvertement, cela nous étouffe. C’est ainsi que, justement ce soir-là, alors qu’on s’était bien juré de se tenir à carreau cette année, on explose à la moindre anicroche. Mais le déclencheur apparent de l’explosion cache bien souvent des raisons plus intimes.

A entendre nos patients sur le sujet, les retrouvailles familiales semblent, comme par « la magie de Noël », nous ramener à un autre temps, celui de notre enfance. Elles nous font quitter le présent pour nous renvoyer, telles une machine à remonter le temps, vers le passé. Ce phénomène, nous l’appelons la régression. En quelque sorte, nous redevenons l’enfant de notre système familial, propulsé dans le rôle, la place et les relations que chacun a construit, conquis ou subi.

Dans ce mouvement de régression, nous n’agissons plus comme l’adulte que nous sommes devenu, le parent, le professionnel ou l’ami(e) précieux pour notre environnement. Nous nous surprenons à nous agacer, à nous énerver, à penser « ça y est ça recommence, il n’y en a que pour lui ou pour elle », «Lui» ou « Elle », c’est à dire le frère, la sœur, la cousine. Ou bien : « Allez, c’est reparti, encore des remarques sur l’éducation des enfants ou sur mon travail, à l’entendre, je ne fais jamais rien comme il faut. »

Dans le jeu des rivalités, chaque fête de famille est en outre l’occasion d’un petit bilan sur le thème « que sommes-nous devenus ». C’est l’histoire de notre petit frère qui a raté ses études alors que nous réalisons une belle carrière. Mais n’empêche, c’est quand même lui qui est au centre et nous avons la sensation que nos parents ne reconnaissent toujours pas notre réussite. Mais le petit frère, lui, aura beau cristalliser l’attention, il se sentira, de son côté, un peu minable de ne pas connaître une aussi belle réussite que nous, d’autant plus que, pour compenser, nous n’avons de cesse de lui raconter nos succès. Autrement dit, là où nous le voyons comme le petit préféré, lui perçoit l’attention dont il est l’objet comme une marque d’inquiétude et vous voit comme celui qui ne pose jamais problème. Au final, dans ce jeu familial, il n’y a pas de souvent de gagnant.

Et dans notre rôle d’adulte, de parent, est-ce que nous ne participons pas, nous aussi, à ce jeu ancien ? Que demandons-nous à nos enfants lors de ces réunions de famille ? Peut-être de jouer eux-aussi à la famille parfaite, pour faire bisquer la cousine Catherine ou notre mère qui avait prédit que jamais nous ne saurions élever un enfant. En effet, nos enfants ont beau être en bonne santé, plutôt bien élevés et avec des résultats scolaires corrects, « ELLE » ne verra que la tâche sur leur belle chemise blanche ou le fait qu’ils ne tiennent pas en place. Et nous voilà encore ramenés à nos insuffisances.

Par ailleurs, nous sommes un puzzle composé de plusieurs identités : parent, enfant, petit-fils ou fille, frère ou sœur, professionnel…. Dans les réunions de famille, toutes ces identités sont sollicitées en même temps, ce qui n’est jamais le cas dans la vie extérieure. Du coup, on se retrouve dans la confusion et sur les nerfs. Il faut répondre à la fois à une sœur qui vous humilie, une mère qui vous surprotège ou vous juge, un père qui ne vous regarde pas, ou trop, mais aussi des tantes à qui il faut raconter ce qu’on « fait » en ce moment, des enfants qui nous sollicitent, un filleul qu’on aime bien gâter alors qu’on maintient les principes d’éducation avec notre fille. Et sans parler du champagne qui lève les inhibitions et ne nous aide pas à gérer tout ceci calmement.

Après un tableau pareil, la question peut se poser : « j’y vais ou pas ? » Mais c’est compter sans la culpabilité qui s’en mêle et notre mère que l’on a tous un jour entendu s’exclamer : « Tu ne peux pas nous faire ça !» Alors si on ne peut pas…

Christine Jacquinot et Marie Marvier

 

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