Karine Le Marchand ou le surgissement de l’inconscient

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« Ambition intime », l’émission politique « dépolitisée » de Karine Le Marchand, était supposée révéler les pensées secrètes de ses invités. J’ai plutôt le sentiment que l’animatrice s’est elle-même dévoilée sans le savoir.

A force d’entendre polémiquer sur le fait que Karine Le Marchand aurait rendu sympathique Marine Le Pen, j’ai voulu me rendre compte par moi-même et suis allée voir en replay de quoi il retournait.
J’ai pris l’émission dans l’ordre : Sarkozy, Montebourg, Le Maire. Chacun y va de sa petite anecdote, le concept est efficace. Les lions de la politique se transforment en chatons, lovés dans des canapés moelleux. Le Marchand minaude et joue son rôle d’intervieweuse inoffensive. C’est sans accroc.

Arrive le tour de Mme Le Pen. J’ai vu les bandes annonces, je sais donc déjà qu’elles papoteront flan aux pruneaux et jardinage. Quand soudain…

Marine Le Pen (tout sourire) : « Les jardins, c’est poétique…
Karine Le Marchand (tout sourire aussi) : « C’est ce que disait Emile Louis quand il faisait ses trous ! »

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Et de finir cette incroyable phrase dans un éclat de rire.
Mon sang de psychanalyste (pour rester dans le même registre) ne fait qu’un tour. Je ne suis plus spectatrice, j’analyse. Que s’est-il passé ?
Aucune joie dans ce rire-là. J’y décèle la stupéfaction de l’animatrice par ce qu’elle s’entend prononcer. Le même rire que certains patients dans mon cabinet, quand ils se surprennent eux-mêmes.
Ce que je comprends, c’est qu’à cet instant, l’inconscient de Karine Le Marchand fait irruption à l’écran. Comment avons-nous pu croire que cette femme moitié burundaise interviewerait Marine Le Pen, la présidente d’un parti officiellement opposé à l’immigration et presque ouvertement raciste, sans entrer en lutte avec elle-même ?
Face à ce sourire, Karine Le Marchand ne peut s’empêcher de faire resurgir le « Monstre » : elle colle sur la blondeur de Marine Le Pen l’image de l’un des pires tueurs en série que la France ait porté. Mieux, elle le fait à son corps défendant. Car il paraît évident qu’elle n’a aucune intention consciente. Et même dans l’après coup, je fais le pari qu’elle ne sait toujours pas elle-même ce qui s’est produit là.

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Il me faut rappeler qui est Emile Louis, surnommé « le boucher de l’Yonne » : enfant de la DDASS, élevé par un fossoyeur, il viole et tue 8 handicapées mentales mineures, avoue, se rétracte, tue sa compagne, viole et torture sa belle fille, parade à la télévision… Avec son visage épais, rougeaud, ses yeux fuyants, on a rarement vu une telle « gueule de l’emploi ». Et c’est cette « gueule »-là, cette quintessence du monstre, que Karine Le Marchand convoque face à une Marine Le Pen toute en séduction, dans un décor bucolique !
Du coup, à propos de décor, ça me revient : cinq minutes plus tôt, l’animatrice prépare l’arrivée de son invitée en plantant des agapanthes dans un carré de terre… et lâche pour elle-même (et pour le spectateur) cette phrase innocente :

« Marine Le Pen adore les fleurs. Moi, je suis tellement nulle qu’elles seront toutes crevées avant la fin de l’émission ! »

Innocente ? Incongrue, en tout cas. Même si Karine Le Marchand cultive volontiers la « spontanéité » télévisuelle (à défaut des agapanthes), le mot « crevées » détonne pour le moins. Ce champs lexical ne révèlerait-il pas des pulsions de meurtre sous l’apparente affabilité de l’hôtesse ?

Et ça ne s’arrête pas là. Devisant comme deux copines, Karine et Marine se servent un verre de blanc :

K.L.M. : « A quoi on trinque ?
M.L.P. – A la vie ?
K.L.M. (enthousiaste)– Lé’Haïm ! (« A la vie ! » en hébreu)

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Là encore, je réagis. Karine Le Marchand n’étant pas juive, dans sa bouche, à première vue, ce mot n’a aucun sens. Il s’agit seulement pour elle d’une locution de toast comme une autre, lâchée sans l’ombre d’un second degré. Une nouvelle fois, l’inconscient est aux commandes. Marine Le Pen, l’héritière de l’homme qui a qualifié la Shoah de « détail historique » et inventé des jeux de mots tel « Durafour crématoire », se voit soudain forcée par l’animatrice de trinquer « A la vie ! » dans la langue de l’Holocauste. Symboliquement, ce serait presque un coup de génie si Le Marchand avait conscience de la provocation que cela contient. Mais son visage détendu et sans malice nous indique qu’il n’en est rien.

Et encore, plus tard :

K.L.M. (à propos du premier tour des présidentielles de 2002) : « Qu’est-ce qu’on fait, à 18h, quand on apprend que Le Pen est au second tour ?
M.L.P. – On crie, on danse, on…
K.L.M.– On pleure ? »

Ce « On pleure ? », avec lequel Karine Le Marchand coupe la parole à Marine Le Pen, n’interroge pas une tristesse éventuelle mais se montre complice, dans le registre de son interlocutrice. Il évoque des pleurs de joie. Sauf que, décidément, quelque chose me dit que la présentatrice d’ « Ambition intime » se trouve dans un conflit interne inconscient entre ses valeurs personnelles et sa neutralité professionnelle. Je suis convaincue qu’elle convoque ici, toujours sans le savoir, son propre désespoir (largement partagé, d’ailleurs) du 21 avril 2002, découvrant que Jean-Marie Le Pen accédait au second tour.

Enfin, pour clore :

K.L.M. (avec un grand sourire) : « Si vous êtes élue, Marine, je dois faire ma valise ?
M.L.P. – Pour aller où ?
K.L. (un peu taquine) – Vous vous rendez compte que vous faites peur ? »

Ces dernières questions sont sciemment amenées, conscientes, et peut-être même préparées en amont. En revanche, les quatre extraits précédents sont à n’en pas douter spontanés, et d’autant plus révélateurs des peurs inconscientes de l’animatrice. Non pas, évidemment, la peur d’avoir vraiment à faire sa valise. Même pas de celle, répandue, de voir le pays se replier sur lui-même et renier certaines de ses valeurs fondamentales. Non, ce sont ici des peurs transgénérationnelles qui s’expriment : celles de l’exclusion, de la stigmatisation, celle de massacres raciaux ancestraux. Les peurs d’un peuple. Totalement inconscientes. Totalement ravivées par l’extraordinaire dichotomie entre la bonhomie présente de Marine Le Pen et l’agressivité qu’elle affiche ailleurs.

Pour finir plus légèrement, j’ai lu dans une interview au quotidien Vingt minutes que, pour préparer « Ambition intime », Karine Le Marchand avait commencé une thérapie : « Je voulais savoir, dit-elle, à quel moment en tant que patiente j’en viendrai à lâcher des confidences. » C’est chose faite. C’est ainsi que se lâchent les plus authentiques confidences : à notre insu.

 

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