A la recherche du temps…

Le Café Psy du 02.03.17

The_Persistence_of_Memory

Notre vie toute entière est conditionnée par le temps qui passe. Enfance, adolescence, âge adulte, vieillesse. Le temps est le marqueur de la vie. Il donne du sens et une échéance, car nous le savons « limité ». Notre rapport au temps est donc en étroite liaison, sous différentes formes, avec l’angoisse de mort et, au delà, avec les autres angoisses qui la recouvre, comme celle du vide ou de l’abandon.

Mais de quel temps parlons-nous ? Qu’y a-t-il de commun entre un temps qui se compte en millième de seconde et celui que l’on mesure en décennies, en siècles, voire en millénaires ? Le temps court et le temps long. Mais aussi le temps présent, celui écoulé, celui qui reste. En quoi le temps mécanique, mesurable, qui repose sur les conventions de l’horloge, de l’agenda ou du calendrier, en quoi ce temps-là, social, peut-il se comparer au temps psychique, celui que nous créons avec notre cerveau, ce temps virtuel qui déplace notre conscience hors du présent, dans l’imagination de l’avenir ou dans la mémoire du passé ?

Temps biologique et horloge interne

C’est bien sûr de ce dernier, le temps psychique, que nous parlons ce soir. Mais pour l’approcher, il nous faut faire un petit détour par deux autres aspects du temps : le temps biologique et l’horloge interne. Le temps biologique se constitue dès l’enfance, d’abord in utero, dans le rythme maternel, puis dans les alternances veille-sommeil au quotidien, et enfin dans les transformations du corps, sur le plus long terme, pour rester très schématique. L’horloge interne, quant à elle, nous permet de sentir assez justement la durée d’un événement sans regarder notre montre.

Pourtant, selon notre état psychologique, la perception du temps se modifie, l’horloge interne s’accélère ou se ralentit, brouillant nos évaluations sous l’effet des émotions. La peur en est l’exemple le plus flagrant. Face à un danger, l’horloge s’accélère, nous donnant ainsi plus de temps, ou plutot l’illusion d’avoir plus de temps, pour réagir. Toute personne ayant eu un accident de voiture, par exemple, peut en témoigner : elle se souvient de chaque détail avec la sensation que l’accident s’est déroulé au ralenti, et elle serait surprise d’en voir un film d’à peine quelques secondes.

En réalité, ce qui se passe, c’est que, plus nous prêtons attention au temps, plus il s’étire. Lorsque nous sommes mobilisés pour réagir à une stimulation, positive ou négative, notre cerveau ne traite plus l’évaluation de la durée – il ne peut pas tout faire en même temps ! – aussi, au sens propre, nous ne voyons plus le temps passer. Il en va de même lorsqu’une tâche nous absorbe, et plus celle-ci est passionnante, plus nous libérons de dopamine, et plus le temps s’accélère.

A l’opposé bien sûr, les états de tristesse ralentissent la course du temps, tant nous nous demandons quand nous en sortirons enfin…

Premières expériences du temps

Alors comment tout ceci se met-il en place ? Revenons quelques instants au développement de l’enfant car, bien sûr, les premières expériences du temps sont affectives : Je vais faire un bref rappel de ce que nous avons déjà souvent expliqué ici.

Le nourrisson, dans ses premiers mois, construit l’ensemble de son rapport au monde avec ce qui constitue à la fois ses premières angoisses et ses premiers plaisirs : la tétée. La faim suscite l’angoisse, le lait l’apaise dans sa dimension biologique comme dans sa dimension affective. Que vient faire le temps là dedans, me direz-vous ? C’est simple : comment le bébé vit-il l’attente ?

Si l’enfant doit connaître un peu de frustration pour réaliser petit à petit qu’il n’est pas tout puissant, il y a un âge pour cela, et ce n’est certainement pas avant 3 à 6 mois. Mais même ensuite, il faut doser. Pour un bébé, maintenant, c’est… toujours ! C’est dire si toute attente peut être angoissante et s’il est important de ne pas trop la prolonger.

Car trop d’attente et de frustration provoqueront un tel sentiment d’impuissance et d’insécurité que l’enfant ne sera pas en mesure de le gérer. Pour aller vite, la réponse à l’impuissance, c’est justement de développer l’illusion de la toute puissance. Et cela, nous verrons plus loin comment ça se traduit dans le rapport au temps.

Apprendre l’attente

Un peu plus tard, entre 6 et 18 mois, une nouvelle étape se franchit : celle de la permanence de l’objet. L’enfant intègre que l’absence d’un objet ne signifie pas sa non existence. Autrement dit, l’objet, personne ou chose, possède une vie propre en dehors de lui. Ce qui signifie qu’il pourra les retrouver… plus tard. Là encore, les premières expériences de séparation d’avec la mère, sont essentielles. Je vous renvoie au texte du Café Psy de septembre sur la séparation.

En quoi tout cela influence-t-il notre rapport au temps ? Eh bien, si tout se passe harmonieusement, l’enfant intègre qu’une satisfaction peut être différée et il attend sans inquiétude. Adulte, cela lui donne les outils pour faire des choses désagréables en vue d’une gratification ultérieure parce que cela a du sens et que cette gratification attendue n’est pas mise en doute.

Cela donne aussi une perception du temps plus juste puisqu’elle n’est pas envahie par les émotions dont nous avons vu qu’elles altèrent notre capacité à évaluer le temps.

En revanche, trop ou pas assez de frustration, donnera des adultes impulsifs, pulsionnels dit-on chez les psy, avec une moindre capacité d’attendre et une moindre confiance dans ce qui pourra arriver dans l’avenir. Des adultes qui privilégieront le présent, au point, parfois, de ne jamais construire quoique ce soit. Ceci pour le niveau conscient ou préconscient.

Lutter contre l’angoisse du temps

À un niveau plus profond, nos angoisses inconscientes, qui se sont fixées notamment dans ces toutes premières années de vie, nous poussent à développer des stratégies d’évitement, dont beaucoup sont en lien avec la gestion du temps.

En voici quelques unes que vous reconnaîtrez certainement, et je vous fais confiance pour nous faire part de celles que je ne citerai pas.

En tête, la procrastination. Avoir toujours en ligne de mire une tache importante non effectuée, donc à faire, permet d’éviter l’angoisse du vide. Un autre type de procrastination nous amène à exécuter certaines tâches au dernier moment, pour se garder l’illusion qu’avec plus de temps, elles auraient pu être parfaitement accomplies. Autrement dit, ce n’est pas ce que je suis qui est responsable du niveau de ce que je fais. Voilà qui nous maintient dans l’illusion de toute puissance évoquée plus haut. En poussant le raisonnement au bout, on peut se dire « Je suis tout puissant, donc immortel ! »

Etre toujours en retard peut aussi avoir différentes sources inconscientes : vérifier que l’on va m’attendre, tester l’autre, pour répondre à mon angoisse d’ababdon. Mais aussi se mettre en danger d’abîmer son image pour mieux tester sa toute puissance : « On me pardonnera toujours ». Ou encore, confirmer dans le regard de l’autre l’image négative que l’on a de soi-même, l’autre versant de la toute puissance, l’impuissance.

Ce qui est sûr, c’est que les retardataires chroniques sont bien rarement les personnes désinvoltes que l’on croit.

A l’opposé, ceux qui sont systématiquement en avance peuvent avoir l’angoisse qu’on ne les attendra pas une minute. C’est l’angoisse d’abandon qui s’exprime. Ou bien le besoin de contrôler l’environnement au point de parer à tout imprévu, même le plus improbable. Encore la toute puissance.

Enfin, les hyperactifs, ceux qui remplissent leur journée, leurs vacances, leurs soirées, ceux qui n’ont jamais une minute à eux, pour eux. Jamais une minute pour… sentir. Là encore, on voit bien la réponse à l’angoisse du vide.

Plus le temps passe, plus il passe vite !

Toutes ces stratégies visent à maîtriser le temps psychique. Pourtant, le temps biologique nous rattrape inéluctablement et nous confronte tous à cette bizarrerie de notre horloge interne qui nous fait sentir l’accélération du temps en vieillissant. Ceci est dû à plusieurs facteurs. D’une part, le plus évident, pour un enfant de 5 ans, une année représente 20% de sa vie. C’est énorme ! Pour une personne de 50 ans, la même année correspond à 2 %. Ensuite, la perception du temps est en étroite corrélation avec l’évaluation du temps restant. Plus nous connaissons précisément le terme d’une échéance, et plus elle se rapproche, plus le temps passe vite car nous raisonnons en terme de temps qui reste.

Enfin, notre perception du temps est d’autant plus juste que nous y prêtons attention, or plus l’on vieillit moins on y pense. Plus exactement, nous y pensons différemment. Nous sommes plus souvent dans la mémoire que dans l’imagination, c’est à dire plus dans le passé que dans l’avenir. L’enfant, l’adolescent, le jeune adulte ont eux plus de projets que de souvenirs. Pour eux, l’année qui compte est celle qui est devant. Or le passé a des contours, des limites, alors que l’avenir est, par définition, ouvert à tous les possibles. Voici ce qu’écrivait Baudelaire : « « Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes, l’univers est égal à son vaste appétit. Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes ! Aux yeux du souvenir que le monde est petit ! »

Entre l’infini de l’avenir et l’étroitesse du souvenir, entre la lenteur de l’attente, et la vitesse de la perte, que nous reste-t-il ? Le présent ! Si le temps psychique est fait de mémoire et d’imagination, le présent, lui, est fait de sensation. Il est le temps du bonheur et du malheur. Il est le temps de la jouissance. Sans angoisse puisque celle-ci est toujours liée à au futur. Ni quantifiable, ni divisable, le présent est éternel. C‘est peut-être le sens de cette réflexion d’un petit garçon de six ans en train de jouer avec sa mère :  « Est-ce que tu peux mettre le réveil sur pause, je vais chercher quelque chose et je reviens ! »

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